La paradoxe des mutations qui freine la recherche
On pourrait croire que plus on connaît les mutations génétiques du cancer, plus il devient facile à soigner. C’est l’inverse qui se produit.
Depuis vingt ans, les chercheurs ont appris à repérer avec précision les mutations qui provoquent les tumeurs et la résistance aux traitements. Mais ils ont aussi découvert qu’elles sont très nombreuses. Certaines modifient la production d’une protéine, d’autres changent la structure de l’ADN. Chaque mutation semble agir à sa façon. Face à cette diversité, la question devient vite insoluble : faut-il inventer un médicament pour chaque mutation ?
Une théorie qui simplifie le problème
Une étude parue dans Nature propose une réponse plus simple. Selon les auteurs, des mutations très différentes peuvent toutes aboutir au même effet final. Elles ne créent pas des chemins séparés, mais convergent vers quelques points de contrôle communs à l’intérieur de la cellule.
On peut comparer cela à une ville traversée par des centaines de petites rues qui finissent toutes par rejoindre trois grandes autoroutes. Au lieu de réparer chaque rue, il suffit de réguler la circulation sur ces trois axes.
L’idée est donc de cibler ces « nœuds » plutôt que de suivre chaque mutation individuellement. Junyue Cao, qui a dirigé l’étude, explique que les chercheurs cherchaient précisément ces voies communes.
Un nouvel outil pour observer la cellule
Le succès de l’étude repose sur un nouvel instrument créé par la doctorante Zihan Xu. Il s’appelle PerturbFate. Cet outil permet de suivre, en même temps et dans une seule cellule, plusieurs niveaux d’information :
- les gènes qui sont activés
- l’organisation de l’ADN
- les changements qui se déroulent dans le temps
En analysant plus de 300 000 cellules, les chercheurs ont pu voir la suite des événements déclenchés par chaque mutation et, surtout, trouver les points où ces événements se rejoignent.
Résultat sur le mélanome
Pour tester leur idée, les chercheurs ont choisi le mélanome et la résistance au médicament Vemurafenib. Ils ont désactivé, tour à tour, 143 gènes déjà liés à cette résistance. Malgré la diversité des gènes, toutes les cellules finissaient par basculer vers le même état résistant. Les 143 modifications différentes produisaient finalement la même sortie.
Et au-delà du mélanome
L’équipe ne limite pas cette observation au mélanome. Ils pensent que ce principe pourrait s’appliquer à d’autres maladies, comme les troubles neurodégénératifs. Parkinson, Alzheimer ou la SLA sont tous liés à plusieurs gènes. Si ces gènes finissent par agir sur des points de contrôle communs, il devient possible de concevoir un seul traitement au lieu de dizaines.
Prochaines étapes
Il s’agit encore d’une étude en laboratoire. Les résultats ont été obtenus sur des cellules cultivées, non sur des patients. Mais le principe est clair : identifier les points communs permet d’éviter de courir après chaque mutation. Au lieu de lutter contre des centaines de cibles, les médecins pourraient se concentrer sur quelques nœuds stratégiques.
Ce que cela change
Cette recherche montre que la diversité génétique n’implique pas forcément une complexité cellulaire extrême. Sous la variété des mutations, il existe souvent une organisation plus simple. Trouver cette organisation permet de concevoir des traitements plus efficaces et plus universels.