L'avion fantôme : quand un Mig a continué à voler tout seul pendant 900 km
Imaginez la scène.
Le 4 juillet 1989. Le colonel soviétique Nikolaï Skuridine décolle d'une base aérienne en Pologne pour une mission d'entraînement classique. Quelques minutes plus tard, de la fumée s'échappe de son Mig-23 « Flogger ». L'appareil perd de l'altitude. Il est persuadé que c'est la fin.
Il fait ce que tout pilote entraîné fait dans ce cas : il s'éjecte.
Il atterrit en parachute, sans doute soulagé d'être vivant. Mais voilà ce qui est absolument fou.
Le Mig-23 a continué à voler.
Pas sur quelques kilomètres. Pas au-dessus de la Baltique. Cet engin a parcouru 900 kilomètres sans pilote, a traversé l'espace aérien de l'OTAN, a été intercepté par des F-15 américains, et s'est écrasé sur une ferme en Belgique, tuant Wim Delaere, 18 ans.
Je vous assure, je n'invente rien.
Comment un avion peut-il faire ça tout seul ?
Le truc complètement dingue : quand Skuridine s'est éjecté, il n'a pas éteint le moteur. Il l'a juste mis à faible puissance. Et manifestement, le choc de l'éjection — le siège éjecté, la verrière arrachée — a déplacé le centre de gravité de l'appareil juste assez pour incliner le nez du Mig vers le haut.
Brusquement, l'avion mourant s'est mis à monter.
Il a atteint 10 600 mètres. Puis 12 000 mètres. Il volait en pilote automatique à 315 km/h, suivant pratiquement la même trajectoire que Skuridine au moment où il a décidé d'abandonner l'appareil. L'avion s'est en quelque sorte recalibré et a dit « non merci, je gère ».
Pendant ce temps, le pilote est au sol en train de regarder son avion vide s'éloigner. Vous imaginez la tête qu'il a dû faire ?
Les pilotes américains ne comprenaient rien à ce qu'ils voyaient
Quand le Mig-23 a traversé l'espace aérien de l'OTAN au-dessus de l'Allemagne de l'Ouest, deux pilotes de F-15 américains ont décollé des Pays-Bas pour l'intercepter. En rattrapant l'appareil à vitesse supersonique puis en ralentissant pour s'adapter à son allure, ils ont remarqué que quelque chose clochait.
Ils l'ont décrit plus tard : « Vous regardez un Mig-23 exactement comme ceux que vous avez étudiés pendant toute votre carrière de pilote de chasse, mais ça ne colle pas. Qu'est-ce qu'il fait là ? Pourquoi est-il seul ? Et pourquoi voyage-t-il à 315 km/h ? »
Puis ils ont compris : la verrière avait disparu. Et le pilote aussi.
Il a fallu 20 minutes de communications radio pour convaincre le contrôle au sol de l'OTAN que personne ne pilotait cet engin. Ils poursuivaient essentiellement un avion fantôme à travers le ciel.
Ils n'ont pas pu l'abattre
Voici la partie vraiment tragique de cette histoire. Le Mig n'avait pas d'armes — pas de missiles, pas de bombes — donc il ne représentait pas une menace immédiate. Cela a laissé le temps de décider quoi faire.
Mais les Américains ont réalisé quelque chose : descendre l'appareil et le fragmenter aurait pu être plus dangereux pour les civils au sol que de le laisser tomber en un seul morceau. Ils ont calculé que l'avion s'écraserait probablement sur des terres agricoles peu habitées, pas dans des zones très peuplées.
Alors ils ont observé. Ils l'ont suivi à travers les Pays-Bas jusqu'à l'espace aérien belge.
Puis ils l'ont vu : un panache de fumée et une traînée de vapeur. Le Mig n'avait plus de carburant.
Sans puissance, l'appareil a commencé sa descente en pente douce vers le sol. Les Américains avaient armé leurs armes, mais les calculs montraient que les débris éviteraient probablement les villes. Ils ont décidé de le laisser tomber.
Le Mig s'est écrasé à 10h37, environ une heure après sa première apparition sur les radars. Il a frappé une ferme près de Courtrai, en Belgique.
Wim Delaere n'avait que 18 ans. C'était un étudiant. Il était au mauvais endroit au mauvais moment.
Le regret du pilote
Le colonel Skuridine a exprimé ses condoléances publiquement le lendemain. Il a dit, et j'imagine que ces mots le hantent encore aujourd'hui : « Si j'avais pu prévoir de si tragiques conséquences à ce vol sans pilote, je serais resté dans l'avion jusqu'au bout. »
Je pense souvent à cette citation. Il a pris la bonne décision sur le moment — s'éjecter d'un appareil qu'il croyait en panne. Il n'avait aucun moyen de savoir ce qui allait suivre. Et pourtant, il porte ce poids.
Cette histoire est à la fois fascinante, absurde et tragique. C'est le genre de chose qui ressemble à un scénario de film d'action, sauf que c'est vraiment arrivé. Un pilote soviétique a survécu. Un pilote américain l'a documenté. Et un adolescent belge a payé le prix d'une chaîne d'événements que personne n'aurait pu prédire.
Parfois, la réalité dépasse vraiment la fiction.