Quand un petit destroyer défia un monstre
Imaginez-vous aux commandes d’un destroyer de la Marine. Vous êtes en infériorité totale. L’ennemi aligne des canons géants, des navires en pagaille et une puissance de feu écrasante. Votre ordre ? Gagner du temps pour que vos alliés fuient, même si vous y laissez votre peau.
C’est le cas du commandant Ernest Evans sur l’USS Johnston, le 25 octobre 1944.
Une bataille insensée à Leyte Gulf
Dans le golfe de Leyte, aux Philippines, le petit groupe "Taffy 3" américain se retrouve face à une armada japonaise monstrueuse. Six porte-avions d’escorte, vulnérables comme des cibles mobiles, gardés par trois destroyers et quatre escortes. En face : quatre cuirassés, six croiseurs lourds, deux croiseurs légers et onze destroyers.
Parmi eux, le Yamato. Le plus gros cuirassé jamais construit. Ses canons de 460 mm. Ceux de la Johnston ? 127 mm à peine. C’est du lance-pierre contre un tank.
Le charge fou qui a marché
Au lieu de fuir ou de se rendre, Evans fonce droit sur l’ennemi. Son destroyer et les escortes s’interposent entre les Japonais et les porte-avions US. L’objectif : laisser le temps aux gros navires de s’échapper.
Ça fonctionne. La Johnston endommage gravement le croiseur lourd Kumano, qui abandonne le combat. Mais le prix est lourd. Touchée de multiples fois, elle coule en 2h30. Sur 327 marins, seuls 141 s’en sortent.
Evans reçoit la Medal of Honor à titre posthume. Des milliers de vies sauvées grâce à un homme qui n’a pas reculé.
77 ans au fond de l’océan
Pendant des décennies, on ignore où repose la Johnston. Le combat s’est déroulé au-dessus de la fosse des Philippines, un des abysses les plus profonds. Impossible à localiser, pense-t-on.
En 2019, une équipe repère l’épave d’un destroyer de classe Fletcher à 6 460 mètres. Quatre kilomètres sous la surface. Mais est-ce la Johnston ou l’USS Hoel, coulé le même jour ?
En 2021, Caladan Oceanic – fondée par deux ex-officiers de Marine – envoie le submersible Limiting Factor. Deux plongées de huit heures chacune. Les plus profondes jamais réalisées sur une épave.
Preuves irréfutables : le numéro de coque 557 sur l’étrave, intact après 77 ans. Photos du pont, des tubes lance-torpilles et des canons de 127 mm, témoins d’un combat héroïque.
Un héros laissé en paix
Ce qui touche le plus : rien n’est récupéré. Pas d’artefacts ni de pillage. L’épave reste intacte.
La Johnston n’est pas qu’une ferraille. C’est un cimetière. La loi US de 2004 protège les épaves militaires contre les chasseurs de trésors. Elle honore les 186 marins disparus, au repos dans les profondeurs.
C’est poignant. Dans un monde qui veut tout fouiller et tout ramener, le vrai respect, c’est parfois de ne rien toucher. Laisser un monument éternel.
L’histoire de l’USS Johnston nous le rappelle : le courage ne mesure pas en calibre de canon ou en chances de victoire. C’est agir quand même. Près de 80 ans après, on peut dire : "On t’a retrouvée. On n’oublie pas.